Tilmann dans son bureau à Biarritz, devant le jean RÉUNI.

Portait — Tilmann Wrobel — Maître de la toile indigo


Si vous tapez « Tilmann Wröbel » dans votre barre de recherche, vous ne serez pas déçus par la longue liste des résultats. Le regard tombe sur une poignée de portraits souriants et sur le cliché argentique d’un jeune homme au travail, chemise blanche aux manches retroussées, le genou à terre, inspectant la robe corolle d’un mannequin au chic couture très 80’s. Puis, on ouvre sa page Wikipédia : Tilmann est franco-allemand, diplômé de la Chambre Syndicale de la Couture Parisienne, il a remporté le Prix du Comité Colbert et a notamment travaillé chez Christian Dior et Nina Ricci. À l’époque, les médias lui prêtent même un destin à la Karl Lagerfeld. On poursuit notre lecture et, quelques lignes plus loin, cette information peu banale se joint au tableau : Tilmann Wröbel a cofondé le premier skatepark indoor de France. Dans les années 80, alors que ses mains s’affairaient à ajuster au millimètre près des robes inabordables dans le quartier parisien du triangle d’or, son esprit s'enflammait en pensant « rampes en U », « bitume gris mat » et « modules de saut ».

Réunion Jean avec Tilmann à Biarritz


Le monsieur est un grand. Pas seulement parce qu’il a permis aux férus de la planche à roulettes de pratiquer leur art au chaud, mais aussi parce qu’il a su composer avec ses rêves de skate et son talent de couturier pour se tailler un profil atypique d’expert denim. Cette toile indigo qui recouvre les fesses du monde entier est son métier. Aujourd’hui, les directeurs de production, quand ils se lancent dans le denim, se refilent le nom de Tilmann Wröbel comme celui de l’homme de la situation. Chez RÉUNI, on doit cette confidence à Mathieu Vial, un invité du podcast de Adrien, EDLM.

Nous sommes en novembre, Tilmann, Alice et Adrien ont terminé la mise au point du jean RÉUNI et c’est depuis Biarritz, où il habite, que Tilmann a décroché son téléphone pour nous raconter son travail et cette première collaboration.

Tilmann & Alice lors d'une des premières réunion Jean

Encore Tilmann & Alice mais à la dernière réunion Jean

RÉUNI : Dans les années 80, vous travaillez chez Nina Ricci et êtes également impliqué dans la création d’un skatepark indoor à Versailles. C’était comment, à cette période-là, de tutoyer dans la même journée la haute couture et le milieu du skate ?


Tilmann : Je me souviens que lorsque je travaillais chez Dior, un jour de grève des transports, j’ai traversé tout Paris en skate pour rejoindre le bureau. Ils avaient un peu halluciné. Plus tard, quand je suis rentré chez Nina Ricci, je me suis en effet réinvesti dans le skate [Tilmann a notamment fait partie du comité directeur de la fédération française du skateboard]. Pour l'anecdote, j’avais des copains de chez Dior qui étaient toujours dans la maison de couture, au département homme, et on était tous au troisième étage, eux du côté gauche de l’avenue Montaigne et moi du côté droit. Pour vous remettre dans le contexte, à l’époque, chez Nina Ricci il fallait porter le costume, il était hors de question de venir habillé avec des chaussures de skate. Mais voilà, un jour j’ai ramené une nouvelle planche au travail et pour la montrer à mes amis d’en face, je les ai appelés sur la ligne fixe pour qu’ils viennent à la fenêtre et que je leur présente ma nouvelle planche. Y’avait donc ma planche sur le bureau et moi dessus en train de faire le guignol.

Tilmann et sa fille en pleine session de surf à Biarritz

R : C’est une image plutôt amusante...


T : Oui, mais ça m’a aussi un peu valu les foudres de mon boss qui trouvait que je n’avais pas les mains assez douces pour palper la soie et les rouleaux de mousseline. Et puis, un autre jour, des copains de chez Balmain m’ont rapporté qu’ils avaient entendu dire que j’étais venu au bureau avec des rangers, ça faisait tout un patacaisse. Je suis en effet venu une fois avec des Timberland jaunes, nickel, neuves, et tout le carré d’or de l’avenue Montaigne était au courant.

Tilmann sur son skate

R : C’est fou quand on pense au mariage du luxe et du streetwear aujourd’hui…


T : Oui aujourd’hui, ils sont tatoués de partout et ont les ongles violets. Mais à l’époque, à la fin des années 80, la haute couture c’était encore un domaine très « tour d’ivoire » avec des gens aux noms à rallonge et des enfants de bonne famille. C’était pas vraiment la grande créativité internationale d’aujourd’hui. Moi, dans tout ça, j’étais parmi les premiers à faire un peu étrange là-dedans.



R : Il faut admettre que vous avez un profil assez peu commun.


T : Oui, ce côté hétéroclite c’est un peu mon truc. J’ai une profonde passion pour la mode mais également pour les sports de glisse. J’ai donc passé ma vie à travailler dans cette discipline sportive, je pratiquais aussi un peu, tout en touchant à la création.

Tilmann lors de l'essayage de sa ROBE « Prix Nina Ricci », qui a gagné le concours du COMITE COLBERT dans le studio Haute-Couture de chez NINA RICCI, fin 1985. En compagnie de la première d’atelier. Extrait du magazine « FEMMES », article « La jeunesse du Luxe » écrit par Maurice Rheims.

R : Mais finalement pourquoi la matière denim ?


T : Déjà quand j’étais dans la haute couture, j’ai toujours eu un penchant pour le chaîne et trame, davantage que pour la maille et les choses un peu souples. Même dans le chaîne et trame les trucs un peu mous ne m’ont jamais fait rêver. C’est en travaillant le jean que j’ai compris que c’était ça qui me plaisait. Avec le denim on est un peu dans la mode, un peu dans le streetwear et il y a de vraies racines, de vraies origines, on ne fait pas n’importe quoi. C’est ce côté plus robuste et rustique de la matière elle-même qui me plaît.

« Le denim est plus proche d’un quotidien et des hommes que la tendance mode tout court. »

Recherche de l'emplacement de l'étiquette RÉUNI sur un jean vintage

R : Le denim se bonifie avec le temps, se patine et vit avec la personne qui le porte. Il y a quelque chose qui va au-delà de la mode et du vêtement et qui toucherait presque à l'anthropologie. Qu’est-ce que cela vous évoque ?


T : Oui, je suis totalement d’accord. Bien qu’une partie de mon travail concerne les tendances [il travaillait sur la saison printemps-été 2022 quand on lui a téléphoné], regarder ce qui se fait via les défilés me laisse un peu froid et dubitatif. Je suis plus du genre à observer les gens et la société évoluer. Le jean est finalement très sociétal. On le retrouve sur beaucoup de monde, on voit comment les gens se l'approprient, l'interprètent et comment il traverse les siècles. Le denim est plus proche d’un quotidien et des hommes que la tendance mode tout court. Cela rejoint mon esprit un peu pragmatique et terre à terre ; je ne suis pas forcément d’accord avec tous les tendanceurs qui croient au côté bon de l’humanité. Il faut aussi avoir l'honnêteté de se dire que tous les hommes sur terre ne sont pas bons.

Bureau de Tilmann

Essayage du 4ème prototype

R : Adrien m’a confié qu’il était surpris de voir à quel point la création d’un jean était difficile. En quoi est-ce compliqué de faire un jean ?


T : C’est peut être un peu prétentieux, mais je compare parfois la conception d’un jean avec la mise au point d’un sabre de samouraï. On peut acheter un sabre de samouraï au magasin de souvenirs, ou on peut faire appel à un maître qui, lui, va utiliser un certain acier et le forger d’une manière à ce que la lame ait un incroyable équilibre. En gros, le jean c’est ça. On peut faire un jean merdique en cinq minutes et ça n’est pas compliqué. Mais on peut aussi faire quelque chose avec un peu d’amour, quelque chose de plus spécifique et avec une touche qui se voit dans l’infime détail. Tout le monde ne le remarquera peut-être pas, mais voilà, il y a des jeans qui vivent longtemps et d’autres qui sont juste des vêtements dont on se débarrasse au bout d’un moment.



R : Vous avez passé une dizaine de mois sur la conception du jean RÉUNI. C’était apparemment vraiment un travail d’équipe, votre compagne aurait même joué les mannequins pour des essayages. Comment c’était ces moments d’échanges avec Adrien et Alice ?


T : J’ai trouvé ça chouette. Ils ont la tête sur les épaules. Adrien et Alice savent très bien ce qu’ils veulent. J’ai beaucoup aimé la liberté qu’ils m’ont donnée sur certaines choses. Et quand je leur demandais « en tant que créateur il faut que vous choisissiez entre ça et ça », ils savaient quoi répondre. Je trouve qu’ensemble, vraiment, tous les trois, à force de se parler, de se faire des propositions, on a trouvé un truc qui correspond totalement à RÉUNI. Du coup, il y aura des gens à qui ça ne ressemblera pas et d’autres qui s’y retrouveront complètement. Pour moi, il y a une force qui se dégage de ce produit.


J’ai été impressionné, quand je suis allé au photoshoot et que j’ai vu le pantalon sur des jeunes, des vieilles, des grosses, des minces, des grandes, des petites... Le pantalon leur allait à toutes très bien ! Ça ne m'est pas arrivé si souvent dans ma vie. Aussi parce que j’ai rarement affaire à des gens qui veulent essayer la pièce sur différentes morphologies. D’habitude, il n’y a que des filles qui font des tailles mannequin. J’ai trouvé ça très frais. On a réussi à faire quelque chose de bien. Bien qu’il n’y ait pas de stretch ! Autrement c’est trop facile.

R : Pourriez-vous me décrire ce jean ?


T : Je trouve que c’est un jean qui est parfaitement balancé entre, d’un côté, des accents un peu héritage, c'est-à-dire un savoir-faire du denim authentique, un vêtement de travail français, et de l’autre, un regard de jeune créateur d’aujourd’hui. Je m’explique. On a fait toutes les attaches des passants un peu à l’ancienne, comme ça se faisait dans les très vieux jeans, très larges, avec une forme un peu plus typique, un peu plus ancienne à la braguette, on a aussi doublé les fonds de poches comme dans les vieux modèles un peu Western où l’on essayait d'éviter que le portefeuille du cowboy qui le porte ne perce la poche arrière. Avec ce mélange-là, c'est-à-dire avec ce côté fonctionnel, le gris argenté mat et la couleur du jean et de ses surpiqûres, on est dans un univers très jeune créateur, assez épuré. Ça lui donne quelque chose d’unique je trouve. Après, on a aussi travaillé pendant de longs mois sur la hauteur de la taille, la bascule de la hanche, la largeur des jambes, afin d’aboutir à quelque chose qui semble très bien fonctionner.

R : J’ai entendu dire que vous aviez une « monstrueuse collection de denim ». À quoi est-ce qu’elle ressemble ?


T : Oui j’ai des archives qui rassemblent un peu plus 1 200 pantalons. Ce sont soit des modèles que l’on a créés au bureau ou bien des produits d’exception que j’ai chinés aux quatre coins du monde. Il y a du vintage, mais aussi des produits de consommation pour faire ce qu’on appelle des benchmarks et observer les grands modèles dans lesquels on voit toujours un truc important à comprendre. Il y a de tout, du Chanel mais aussi du H&M, des petits créateurs japonais...


R : Justement, le Japon ! Vous y êtes allé souvent je crois. Quel souvenir en avez-vous ?


T : Il y a quelque chose qui m’a beaucoup surpris. Ici, en Europe, on parle généralement du denim japonais. En fait, je me suis rendu compte en arrivant là-bas qu’il y avait au moins cinq ou six mondes. Les Japonais sont extrêmement dispersés dans leur manière d’être vis-à-vis du denim. Il y a des marques qui viennent de Kurashiki, de Kojima, de Hiroshima, de Osaka… Et personne ne se parle, tout le monde est fâché les uns avec les autres, aucun d’entre eux ne veut faire d’alliance. Ce qui leur manquait en fait c’est le bluetooth. Cette technologie qui permet de faire communiquer différents appareils les uns avec les autres et qui vient du nom du roi Dent Bleue. Ce roi a réussi à réunir tous les pays scandinaves et à faire en sorte que des nations qui d’ordinaire ne se parlaient pas, communiquent. C’était ce qui manquait aux Japonais. J’ai rencontré des représentants de préfectures et des fabricants de chaque région en réunion pour leur dire de s’allier et de trouver un nom. C’était très compliqué. On a plus ou moins réussi à mettre en place le Nippon Denim.


Ce sont vraiment des génies, des gens amoureux de leur métier qui font fonctionner des machines uniques et anciennes comme si elles étaient neuves, ces gens-là arrivent à tout sauf à travailler ensemble.

« Un mec comme Cary Grant a toujours été élégant et il ne l’a pas fait exprès. »

Des fils de coton teint à l'indigo chez Candiani en Italie, fournisseur du Jean RÉUNI

R : L’univers du denim japonais me fait penser à l’élégance. Est-ce qu’un jean est une pièce élégante ?


T : Je dirais que pour moi l’élégance vient de l’homme à l’intérieur du produit. On peut s’acheter la robe la plus élégante du monde et faire potiche dedans. À l’inverse, on peut s’acheter le jean le plus crade et défait au monde et être extrêmement élégant. L’élégance n’est pas quelque chose que l’on peut s’acheter. On peut s’acheter du chic oui ou même un côté rebelle avec un perfecto, mais pas l’élégance. Un mec comme Cary Grant a toujours été élégant et il ne l’a pas fait exprès. Certains font un simulacre de l’élégance mais ne le sont pas et n’y peuvent rien. Le jean ne va pas changer ça. En revanche, on peut faire des jeans qui ont un air élégant.



R : Et si l’on pense à ce côté patiné, vieilli, voire même honorable du jean, peut-on dire qu’un bon denim confère une sorte de dignité ?


T : Oui totalement. Mais encore une fois ça dépend par qui c’est porté. L’habit ne fait plus le moine. Il y a une trentaine ou une quarantaine d’années, les gens adoptaient un certain look et on ne leur posait pas de questions. On se disait « lui il est habillé comme un prêtre, donc c’est un prêtre. Ou bien, lui il est habillé comme un banquier et donc c’en est un ». Aujourd’hui le banquier ressemble à tout sauf à un banquier. Beaucoup de choses ont changé et on a appris à regarder les gens qui sont à l’intérieur des vêtements. Donc parfois, avoir une belle chemise ou une belle cravate ne suffit pas à se faire passer pour quelqu’un d’un certain milieu.


R : Mais peut-être le jean a-t-il un pouvoir ?


T : Le jean a plein de pouvoirs. Souvent, pour les femmes, il peut avoir le pouvoir de la séduction. Il a aussi le pouvoir de la résistance. Aujourd’hui je porte un jean que j’ai mis au point pour un client-ami, il est monté avec une fibre tellement résistante que c’est le seul jean au monde avec lequel on peut tomber d’une moto et glisser sur 40 mètres sur du goudron sans que la matière ne fonde et ne rentre dans la blessure. Bon, je ne fais pas de moto, mais il me protège. Enfin, si le jean a un côté vintage, un peu vénérable, il peut me donner une certaine assurance parce que je pense que je porte quelque chose qui me ressemble et qui souligne ma manière d’être. Chacun a sa propre manière d’être. Mais un jean peut aussi être vecteur d’un message. Il peut être gribouillé avec des messages politiques ou culturels, comme son groupe de musique préféré… On porte alors le jean avec écrit ce que l’on aime ou déteste dans la vie.

«Si le jean a un côté vintage, un peu vénérable, il peut me donner une certaine assurance parce que je pense que je porte quelque chose qui me ressemble et qui souligne ma manière d’être.»

Portrait et interview réalisés par Julia Garel pour RÉUNI

Crédit photo : Benoît Auguste

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